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Collectif Calcul Faux-Reins "L'Ampoule Foraine"
Talence (33),
dim 10 octobre 2010
 

Commentaire




UN INSTANT D’ETERNITE





     En ce lieu très improbable du quai de Brazza de la rive droite garonnaise, situé presqu’en face à la nage de la Bourse et des Chartrons récemment « unesqués », en ces contrées néo-urbaines où l’explosion immo-capitaliste pose le décor nouveau des banques populaires bleu-nuit et autres bureaux d’affaires affairés, lesquels, malgré leur superbe magnificience, tardent encore à effacer la lèpre honteuse des friches taguées, vers ce là-bas donc, le Cirque Eclair proposa les 16 et 17 février derniers, dans le cadre de son programme de créations artistiques, une Fête Foraine de facture très « trad », laquelle rappella à tous que la joie des petits et celle des plus grands n’est pas obligatoirement dépendante du vérin hydraulique ni de l’assistance par ordinateur.

     En effet, et à commencer par le manège, symbole des symboles, tenu par la famille Cerdelli, vieille dynastie de manouches agrégés, même le manège y était lancé à la ficelle, un peu comme une grosse tondeuse qui démarre mal. Plus loin, c’est à la main également qu’on projetait les boules de pétanque sur les bouteilles à casser. Ici, point de pisto-laser, point de « pique-sel » qui vont vite sur la vitre de l’écran. Même pour ce qui est de la queue de Mickey, symbole des symboles again, les concurrents y étaient contrariés dans leurs efforts par quelques paires de bras forains, autant bourrins que bienveillants, qui leur secouaient le siège sans aucun recours à la mécanique. Fermant les yeux, et faisant abstraction de la sonorisation, on se serait bien cru, quelques heures durant, sur une petite place ensoleillée de Montmartre, au début du siècle dernier. Ca claquait, ça gueulait, ça courrait, ça chahutait. Ca sentait des odeurs. Ca flirtait dans les coins, à l’abri des regards parentaux. Ca jouait à aimer et ça jouait à jouer. Le sauciflard, dans son bobsleigh vertigineux, échappait quelquefois aux fourches diaboliques qu’excitait un Saint Michel dépravé. Et à propos de piquer, il est bien possible que ça chipait un peu, dans les poches et les sacs à main, aux files d’attente, ça on ne sait pas. Et puis par-dessus tout ça, orchestrant et scandant, le porte-voix souvent grésillard del sinor Miguel nous zonzonnait les esgourdes, à la faveur de ses déplacements échassiés qui s’apparentaient davantage à ceux d’une vieille cigogne poussive et braillarde qu’à ceux d’un pédagogue de cirque. Cela dit, quel oiseau cet oiseau-là, quelle plume, quel bec ! Le signor Miguel, désormais et assurément, c’est un ami du Cirque Eclair, lui et sa sorcière bien aimée.

     Un montreur d’ours, mi juvénil et moitié psychopathe, claquant son fouet expert, libéra un instant la bête inquiétante qui réalisa dans les branches d’un trapèze et sous les yeux de la foule hilare quelques figures inconcevables. Pendant ce temps, non loin de là, on tirait des ficelles pour découvrir à l’autre bout la peluche briguée ou le jouet convoité. On était déçu, ou bien fou de joie. « Maman, maman, regarde, je l’ai eue ! ». Les gosses achetaient des pommes d’amour et puis les jetaient, aux trois-quarts croquées, dans quelque recoin sombre de barraques fermées. Dans la file fébrile, on attendait un long moment sa crèpe au sucre ou son ballotin de bonbons, qu’on échangeait ensuite contre des « jtons ». Les plus malins tentaient de se faufiler dans les queues pour passer ou pour rerepasser avant les autres. Heureusement, nos forains d’un week-end, aussi bienveillants qu’intraitables, avaient l’œil et n’hésitaient pas quelquefois à refouler les despotiques grappes gamines ainsi que les omnipotentes foules gossailles, afin de permettre aux parents de jouer également, et peut-être aussi de leur rappeler que la tyrannie contemporaine de l’enfant-roi n’a pas toujours été ce principe sociétal qui laisse aujourd’hui croire à nos chères têtes blondes que le monde leur est absolument dû sur le dos de leurs aînés, géniteurs ou non. Non, c’est vrai ça, merde ! Pendant ce temps, les hommes s’attardaient en riant grassement aux stands du vin chaud ou de la bière, pendant que Madame Elise fricassait et mijotait. Le sieur Thierry Lézarts quant à lui, malicieux et crédible, laissait croire aux dupes badauds qu’ils parviendraient eux aussi à contrôler son illogique bicyclette, sorte de paradigme allégorique de notre système parlementaire qui faisait qu’en tournant le guidon à gauche, la machine virait à droite. Allez savoir pourquoi.

     Dans les allées de la fête, se déroulait le jeu-concours du « jonglage bourrin » qui déterminerait les finalistes du soir. Jeu résolument anti populaire, dans cette fête foraine qui l’était essentiellement, puisqu’il excluait par nature les enfants, les filles, les mauviettes ainsi que les non-jongleurs, il s’agissait de faire tourner le plus longtemps possible trois poids de trois kilogrammes chacun, cela sans s’étirer le ligament ni s’éclater l’orteil. Autant dire que l’affaire excita tout de suite le fier-à-bras, tout en enflammant ô combien la foule admirative. La modestie de l’échommentaire que je veux vous faire de cette fête passera bien-sûr sous silence le fait que le vainqueur du concours fut Môssieur Peuth, du Cirque Eclair, hé, respect s’il vous plaît, avec un score désormais historique d’une minute et dix-sept secondes. Autant dire que les jeunots de Jonglargone qui le challengèrent, honte bue, ravalèrent leur morgue et retournèrent à leurs chères études. Non mais, qui c’est le Maître ? L’Ecole des bourrins délicats, en notre bonne ville de Bordeaux, c’est bien l’Ecole du Cirque Eclair, nom de Dieu, depuis vingt ans, et ça se confirme d’année en année, renom de Dieu ! Pendant ce temps, Philippe dort.

     Une autre étrangeté dans cette fête foraine intrigua également fort le chaland, c’est le stand du « Fait’ l’œuf taire ». Il s’agissait là de clouer le bec, river son clou, ou encore fermer la gueule de l’insupportable jacot, bavard et querelleur, moqueur et grossier, dont la tête apparaissait dans le fond de la barraque. A bonne distance, le joueur visait et lui lançait à la tête un œuf, frais bien-sûr, dans l’intention de faire cesser les diatribes intolérables de l’importun, au discours tantôt politique, tantôt religieux, tantôt sécuritaire, en tous les cas toujours chiant. Les gens s’approchaient et faisaient vite cercle. Ils observaient intrigués en se demandant s’ils allaient oser, oser lancer à la tête d’un semblable concitoyen, quasiment un frère, le projectile ovoïde de la censure. Mais peu à peu les premiers s’enhardirent, lancèrent, et bien vite ce fut la bousculade. « Moi monsieur, moi, moi ! » hurlait-on, jeton brandi. Il fallut bien du talent au comparse qui tenait la barraque, un certain Olympiano de Melintano, dont la fonction certes était d’exciter les gens pour qu’ils jouent, mais qui en même temps devait les contenir suffisamment pour que l’affaire ne tournât pas à la curée. Car il y avait quelque chose de particulier dans ce jeu, un climat un peu spécial, fait de gêne et de velléité d’agressivité. C’est qu’en face, pardi, on n’avait pas à faire à un simple empilage de boîtes de conserve à chambouler, ni à des alignements de bouteilles à casser, ni même à des ballons à éclater. Non là, en face de soi, il fallait viser le visage d’un gens, d’un comme soi, et ça pouvait mettre mal à l’aise, malgrè l’excitation. Cela pouvait évoquer, si vous voulez, le condamné à mort, par le pilori, sur qui la foule pouvait cracher et jeter des pierres. Oui, le « Fait’ l’œuf taire », c’était assez spécial. Mais ça, c’est bien des idées du Cirque Eclair ! Aah les bourrins… Il faut dire que juste derrière, il y avait eul « Fesval Casse Bouteï » qui vous chauffait la tête grave et qui pouvait conduire le chaland le plus équilibré du monde à péter les plombs et à faire tout à coup n’importe quelle connerie. Ils sont trois au Cass Bouteï, trois cousins m’a-t-il semblé, ou trois beaux-frères je ne sais plus bien, en tous cas trois gars pour lesquels la génétique n’aura pas forcément joué en leur faveur. Je ne sais pas moi, des êtres… comment dire, étranges, oui c’est ça, bizarres, des créatures qui ne parlent pas mais qui gueulent, qui ne complimentent pas, non, qui vocifèrent, qui n’encouragent pas non plus, mais qui chambrent mauvais et se moquent méchants. Ils avaient dû être humains autrefois, un peu gentils certainement, avant, avant le vin, parce qu’alors là, tels qu’on les a vus à cette fête foraine du Cirque Eclair, croyez-moi, ce fut affligeant, ça donnait honte d’être du genre humain. Ce ne fut que du pénible, que du lourd, des réflexions vexantes, des remarques désobligeantes. Même les personnes âgées étaient bousculées. Non vraiment, pas agréables du tout. A la rigueur, si l’on veux, il y avait peut-être l’handicapé en fauteuil qui essayait un peu de calmer les deux autres fous furieux, au « marcel » tâché de violet. Et encore, il n’était pas toujours en reste pour en balancer quelques unes de vacheries, allez ! De toutes façons, des mecs louches, les trois, rien qu’à voir leurs doigts pleins de bagouses, et les gourmettes et les chaînes tout ça, et en or, tu peux être sûr. Ca sentait comme « l’activité parallèle » dans leur barraque roulante, je ne sais pas, ça puait « la couverture » si vous préférez, un truc duquel tu ne te méfies pas et qui fait que quand tu crois que tu es juste entrain d’essayer de gagner un « maxi cado » à la con, en fait, tu es entrain de te faire délester de ton larfeuille, ou le gamin de sa chaîne de communiant. Des voyous j’vous dis, des vauriens, des malpropres pas fréquentables du tout. Et pourtant, pourtant, il y avait un peuple à ce stand-là, ça ne débandait pas ! Comme quoi, « tous les pigeons ne mangent pas le même maïs », ainsi que le disait mon grand-père, colombophile toute sa vie par passion, diarrhéïque les dernières années à cause de polypes au gros intestin.

     Lorsque le père Dédé, aux entrées, t’avait physionommé et cachetonné, jetonné et autorisé, tu te déambulais, trois heures durant, de stands en barraques, toi tout seul ou toi avec les tiens, familles, amis, les mains aux poches ou la main au porte-monnaie, de barraques en stands. T’avais vite fait le tour, mais t’en refaisais un autre. Tu claquais deux jtons ici, trois là-bas, t’en donnais cinq au petit pour qu’il te foute la paix un quart d’heure, le temps de finir ta bière, ou tes tapas, achetés aux gitanes du « Gourbi », elles-même toujours entre deux vins. Celles-ci, quasi elles t’aguichaient carrément et te faisaient monter drue l’adrénaline pour que tu t’arrêtes un instant leur tirer la ficelle. Malheureusement, la ficelle, ce n’était jamais celle de leur corsage, alors comprenant vite l’arnaque, tu laissais jouer les gamins qui eux, les couillons, se réjouissaient en sautillant d’un puzzle incomplet ou d’une peluche troisième main. Ensuite tu entraînais ta petite troupe vers le manège (appelé panier toupie par notre ami Manuel, euphémiste reporter de métier au quotidien Sud-Ouest), ou bien vers le « Saint m’a cloue », où tu te faisais embobiner par les deux jobastres à oreilles de fourrure qui t’obligeaient à enfoncer, avec un marteau dix fois trop lourd, quelqu’indocile pointe de 120, grosse comme le petit doigt, cela devant ta meuf souvent pliée de rire, ou pire, rouge de honte parce que les copines pouvaient constater là que tu étais aussi piètre au visage qu’à l’enfonçage.

     Mais bon, trève de baliverne, même si ces choses-là, il faut bien l’admettre, je veux parler de la fête foraine, du cirque, des jeux du cirque, du spectacle de rue, du chapeau, bref, toutes ces sortes d’activités humanoïdo-dramaturgiques, ont essentiellement pour fonction de mobiliser en chacun de nous (vous, moi, les sapiens quoi !) ces dimensions névro-sublimatoires qui titillent l’essentiel, le fondamental, c'est-à-dire l’archaïque de ces époques prétendument lointaines du commencement de la culture, mais en fait très éternelles, très actuelles, où l’on lance des pierres pour pouvoir se nourrir du marcassin qui passe et ou l’on soulève des troncs d’arbre afin d’épater et d’emporter la femelle reproductrice convoitée. Et cette foraine fête du Cirque Eclair n’échappa bien-sûr pas à ce principe ancestral qui restitue à l’humanité une carricature inquiétante d’elle-même, inquiétante autant qu’enjouée. Si vous voulez, une fête foraine, un spectacle de rue, tout ça, c’est comme un tableau de Jérôme Bosch, mais en plus sordide. C’est pour cela que les hommes, instinctivement, s’empressent d’y mettre de la musique, du glinglin, des couleurs et de la bonne humeur ; c’est pour que leur image reste supportable à leurs propres yeux.

     Et puis par moments, sous l’injonction chronométrique du « bouillé » de Miguel, la fête foraine s’interrompait. La foule était alors rapidement installée en demi cercle et pouvait ainsi profiter, pour pas un jton de plus, d’un moment de spectacles d’esprit nettement circassien, puisqu’y sévirent, entr’autres prodiges, Bastien, le jongleur au minimum psychotique, et Yannos qui lui, tellement qu’il se la pète, en eut même le melon ce jour-là. Avant ça, ou après, on a bien-sûr eu droit à celui qui se croit le plus malin du monde (il y en a toujours un de ces zigotos-là dans les foires, tu n’y coupes pas !). Celui-là, il n’avait rien trouvé de plus malin que d’entrer et sortir d’un escabeau ! J’te jure. C’est un prénommé Mickael qui nous a fait ça, un gars de l’Ecole de… de… de l’Ecole d’où d’abord ? Sûrement de l’Ecole de Mickael, allez savoir. On a également applaudi très fort (elle est hyper ringarde cette formule, je sais, mais je l’aime bien), après avoir été longtemps dubitatif pour ne pas dire abasourdi, les deux frapadingues du « Saint m’a cloue ». Des fous ces deux-là, des fous ! Mais le Cirque Eclair ne serait pas le Cirque Eclair s’il ne s’autorisait pas, dans ses programmations déroutantes, à faire jouer côte-à-côte des zozos de la trempe d’un Sammy ultradégenté et une belle artiste, grâcieuse autant que classique, académique autant que troublante, j’ai nommé la sublime Bérénice, trapéziste imperturbable des toutes toutes premières heures du Cirque Eclair. Son égérie, quasiment. Ils sont comme ça, au Cirque Eclair, ils n’hésiteraient pas à mettre Quasimodo dans le lit d’Esméralda. C’est parce qu’ils savent lire dans les deux côtés du même masque.

     Puisqu’on en est à parler d’anachronisme, et afin que le présent compte-rendu soit tout à fait fidèle et vous restitue au mieux ce que fut l’esprit de cette fête, selon moi, je m’attarderai un instant, si vous permettez, mais vous permettez, sur cet évènement du samedi après-midi, une incongruité aurait-on cru. Ce fut l’apparition surprise et complètement décalée d’un fakir façon très Las Végas, arrivé sur la guitare de Queen, en Lincoln blanche, huit portes, miroir au plafond, mini-bar, et entouré de quatre bodygards complètement lunettés de noir, souriants comme des pitbulls atteints de catalepsie. Trois pulpeuses filles à ses côtés, moitié godiches et moitié potiches, pompomgirlaient sur son passage. Une fois planté au centre de la foule, notre matrix des faubourgs ôta son long cuir pour dévoiler des pecs aussi taureaux que surgonflés, lesquels ont dû faire pâlir de jalousie tous les « 95 bonnet C » de l’assistance. L’artiste, avec moultes cérémoniaux tous très kitsch, s’allongea sur sa planche à clous, avant que l’une des trois nunuches (la plus menue faut dire, alors tu parles d’une esbrouf) ne lui monte sur le ventre, bourré d’abdos et d’amphétamines. Puis la meuf dégage et le Man se relève, lentement, fier comme un gros coq et gonflant le biceps plus que nécessaire. Il tourne un moment sur lui pour bien montrer à tous qu’il n’est même pas mort et que ça ne saigne même pas et que même pas mal ! Il rayonnait, triomphant, dans le tonnerre d’applaudissements, convaincu de l’impact qu’il venait de produire sur les foules plébéiennes. Il émanait de tout son être, à ce moment-là, ce charisme si caractéristique des… comment dire, ce charisme si propre aux… imbéciles qui s’ignorent, c’est ça ! Il était aussi superbe que grotesque, notre fakir de Las Cenon, cela malgré toute la clinquence qu’il avait déployée. Puis il signa quelques autographes à deux ou trois fausses hystériques, se prêta au crépitement des flashs, et remonta dans sa matole à alouettes pour disparaître au bout de l’esplanade de Brazza, poursuivi par quelques pucelles post pubères. Pour sûr, l’intervention en laissa baba plus d’un dans l’assistance. Entre dubitatif et éberlué, on se demanda longuement ce qu’était donc venu faire, sur cette petite place de Montmartre, en ce 16 février ensoleillé de 1908, cet extra-terrestre bodybuldé tout au botox, dans son char spacial très spécial looké façon proxo. Mais moi qui les connais bien les gars du Cirque Eclair, je n’ai pas été tellement surpris par l’anachronisme de l’évènement, ni par le saugrenu du rapproché. Ils sont gars à ne pas craindre le loufoque, au Cirque Eclair, ni même le ridicule, car chez eux même les acrobates sont des clowns, et les équilibristes et les jongleurs aussi. Tenez, au Cirque Eclair, même les clowns sont drôles, c’est dire.

     Pendant des mois et des semaines, ils ont réfléchi, reréfléchi, et fini par concevoir un concept tout à fait original, un principe de spectacle tout à fait novateur, donc très attractif : une fête foraine à l’ancienne. Et dans un hangar qui plus est. L’idée était belle, inédite, elle ne pouvait que plaire. Ils décidèrent donc de mettre le paquet sur ce projet, en termes d’authenticité et de crédibilité façon siècle dernier. Et croyez-moi, tout y était, tout : l’orgue de barbarie, les caravanes, le chamboultou, le brouhaha, les pétards (les licites et les autres), le vélomade, la gouaille, les jeux de force, ceux d’adresse, les personnages étranges, l’accordéon d’Anouck et son baloche diatonique, le vin chaud, les cris d’enfants qui s’accoursent, la cathédrale vide du « Pile dans l’mille », ainsi que les pochtrons au bistrot de Monsieur Laurent. Tout y était, on s’y serait vraiment cru. Les guirlandes de fanions traversaient le ciel de branche en branche. Même les barraques et les stands, joliment peints à la main, avaient la gueule d’autrefois. Et puis tout à coup, au beau milieu de tout ça, comme une malice des malices, un clin d’œil en forme de coup de chapeau, comme une moquerie aux intelligences et aux schémas, voici qu’apparait, là où on ne l’attendait pas, comme toujours, voici que débarque le magnifique Sebman, américanisé à mort, comme régénéré, quasi rescucité, style Phoenix qui renaît de ses cendres. Audace, contre-pied, bravade, voilà, c’est ça le Cirque Eclair. Moi qui les connais bien ces gars-là, depuis bientôt vingt ans, je n’ai pas été étonné de constater une fois de plus chez eux cette grande aptitude à la liberté hérétique, cette prédisposition naturelle au saugrenu d’un pied-de-nez (de clown !) au beau milieu d’une figure harmonieuse, un peu comme une verrue sur le front de la Joconde. Vraiment, moi, j’ai marché à fond dans cette histoire, j’ai aimé, et je l’ai validée, cette biscouetterie amusante d’un robocop dans une foire populaire très Second Empire. Mais ils ont raison, les gars du Cirque Eclair : si ce n’est pas à ces occasions-là qu’on s’autorise le bizarre et qu’on se permet le fantasque, dans ce cadre très inobligatoire du mouvement amical et associatif, alors où donc pourrait-on le faire ? L’humanité a besoin de l’artiste, alors laissons faire l’artiste ! Moi, j’ai laissé faire, et ça l’a fait, et ça ne m’a pas empêché, une fois l’huluberlu reparti, de me sentir instantanément replongé dans l’illusion totale d’une fête foraine telle que nos arrières grand-parents ont pu la connaître. Ca repartait de plus belle. Ca pétait du ballon à la fléchette, tout en gueulant dans les oreilles des dames Caro et Geugeu. Ca tassait devant les stands. D’ailleurs à ce propos, j’y reviens, vous ne me ferez pas croire que dans les bousculades, ça n’a pas un peu chipé dans les sacs, non ? Enfin bref. Toujours est-il que ça gueulait aussi dans les porte-voix, et les musiques et les flonflons en se superposant finissaient par se mélasser. Ca explosait dans les stands. De joie. De rage. Plus loin, dans un endroit de silence, la Voyante voyait, au risque de se prendre des omelettes sur la tronche, tellement son antre magique était enclavé entre les fous de l’œuf et les fous du clou. Et au jeu du « contact », joliment animé par les sœurs Coupigni, tu allais t’électrifier les neuronnes en tentant d’accomplir un parcours sinueux plein de perfidies, tout en veillant à ne pas finir carbonisé dans l’enfer des parkinsoniens.


     Et puis, et puis, il y avait à découvrir dans cette fête foraine finalement autant traditionnelle qu’athypique, il y avait à découvrir les « entresorts », forme d’art vivant très en vogue au siècle dernier justement, mais hélas tombé en désuétude depuis, et donc que le Cirque Eclair, tout autant audacieux novateur que sagement conservateur, s’applique bien-sûr à réhabiliter. Il s’agit de courts spectacles donnés dans un espace clos et réduit, généralement une roulotte ou une caravane, à un tout petit public de six ou huit personnes environ. Là, les spectateurs sont placés à vingt centimètres des postillons du comédien et peuvent ainsi vivre, quasiment de l’intérieur, les affres et les délices de l’acte de création. C’est très spécial. L’entresort, si vous voulez, c’est un peu comme l’antipode des internetteries, ô combien cyber-aseptisantes, et très super-isolatrices. Non, c’est vrai ça : le wwwèbisme, ce n’est quand même rien qu’un immense et planétaire forfait, impuni et illimité. Aah les cons !... Non, là, dans un entresort, on peut voir les imperfections, les points noirs, et ça sent de dessous les bras, quand ce n’est pas du gosier. Mais ça t’embarque assurément, tellement est forte la densité émotionnelle provoquée par la proximité. Et là, excusez du peu, à cette fête foraine du Quéclair, il y avait la caravane du « CRAC », et oui, rien que ça ! Le « CRAC », c’est une sorte de cinéma d’art et d’essai miniature où l’on milite avec acharnement et dérision contre le devenir hautement aléatoire de nos sociétés tellement chosifiées. C’est fin, intelligent, pertinent, drôle, et même burlesque, ce qui est toujours le trait de génie du talent. Ce sont les demoiselles Cécylvie qui nous ont donné ça, adorable monstre bicéphale originaire des balcans, je crois, et juste assez allumées pour être suffisamment incandescentes.

     A côté, pas loin, entre le « Casse Bouteï » et le « CRAC », flottant comme un gros glaçon dans un apéritif d’amitié, ou encore comme un gigantesque iceberg dérivant sur un arctique d’allégresse (ça va, c’est assez kitsch comme ça ?) : la caravane de Calou ! Là, savamment emboîtés à dix ou douze dans les 25 m3 de sa boutique à phénomènes, le Maître Calou, avec sa classe débonnaire, avec son inénarrable verve faite de gouaille malicieuse et de sémantique virtuose, nous fait découvrir les intrications tourmentées de plusieurs généalogies douteuses qui finirent par produire ces êtres aussi improbables qu’étranges, à savoir la Tête (juste la tête) de Berty, l’homme-araignée, l’enfant-tronc, l’ongle sans doigt, l’avant-bras à sept orteils, le nombril à oreilles, et je ne sais plus quoi encore, bref, tout un bric-à-bras d’AGM, d’anatomies génétiquement modifiées si vous préférez. Et tout ça sur fond d’anciennes histoires de famille pas très claires où machin rencontre machine et où on apprend que c’était en fait le grand-père par alliance du neveu de la belle-fille, laquelle exerçait autrefois un métier prodigieux, qui mit au monde en deuxièmes noces celui qui deviendra… et puis après on ne sait plus, parce que c’est assez difficile de suivre et de tout comprendre. Et ce serait même illusoire de penser pouvoir se souvenir de cette histoire très abracadabrante, tellement on rit et tellement qu’on n’écoute plus rien. C’est bien simple : « C’est à pisser aux culottes ! », comme le dit l’élégante formule.

     Mais c’est du Calou, et du bon, du grand cocasse concentré dans une bulle d’ailleurs. Du lourd quoi. De ce même Calou que notre ami Manuel du Sud-Ouest (décidément très fasciné) décrivit ainsi : « Poignée de main solide et regard intense souligné de mascara, l’homme a quelque chose de fascinant. Un mélange de fantaisie rigolarde et de rigueur laborieuse. Un charisme caractéristique des artistes de Cirque ». Ma parole, c’est pas fasciné qu’il était le Manu baveux, c’est carrément « coming-outé ». Je ne sais pas moi, mais quelqu’un qui apprécie à ce point les garçons aux yeux maquillés, on se pose des questions. Enfin bref, c’est leur affaire, ça ne me regarde pas. Mais toujours est-il que depuis, le Calou, bé on ne l’aperçoit plus guère vers les quartiers de Brazza. Paraîtrait-il qu’il ferait sa lointaine, sa précieuse, sa rare. Faut qu’il assume, le gouailleur, et surtout il faut qu’il sache qu’ils peuvent venir ensemble, au Cirque, lui et son Rambo, ça ne pose pas de problème. Il n’y a pas de honte à avoir sur ces questions, car on sait bien que ça peut arriver à tout le monde, ces virages-là, et à tout âge, on le sait bien. Et puis je les connais, les gars du Cirque Eclair, ils sont réglo, ils ne diront rien à Carotte, il n’y a pas de souci à se faire là-dessus. Enfin bref, tout ça, ce que j’en dis... Sacré Calou, va ! « Le chef des clowns », comme l’appelle Bernard, ange-gardien du Cirque Eclair et rod-veilleur du site. Le Calou, « Un géant, avec de l’enfance au coin des yeux », comme j’aime, moi, à me le souvenir. Tenez, ça m’a vraiment fait chaud au cœur lorsque j’ai appris que quelques comparses à lui l’avaient aidé, pour deux ou trois nuits, à « dormir dans un rêve », durant la semaine qui précéda la fête. Je me suis alors dit qu’il s’était sûrement bien reposé, ces deux ou trois nuits, dans ce rêve qu’il s’était fait. Je me suis dit ça.
     Et il y en eut beaucoup d’autres, comme cela, des moments délicieux, dans cette foraine fête ; des doux, des légers, des émouvants et des fleurs bleues. Tenez, par exemple, prenez le final de l’histoire des Grooms, aboutissement d’un crescendo apothéotique (les pyrotechniciens comprendront), et bien moi, j’ai réellement cru que les deux pitres Groomba et  Groomo, sorte de Laurel et Hardy égarés dans quelque Négresco has been, faisaient voler des têtes d’enfants, et le cœur des grands, sous leur symphonique baguette magique. Ca bullait, ça volait, ça flottait et ça n’en finissait pas de na pas redescendre. C’était suspendu. C’était fou et flou. C’était le cœur au bord des lèvres. C’était plein de savon au coin des yeux. C’était grisant comme du champagne sans champagne, avec juste des bulles d’enfance, du minerai de bonheur à l’état pur.

     Un autre délicieux monument marqua également cette fête foraine, mais cette fois d’une empreinte plus exotique, plus aventureuse, je veux parler de la « Koumpagnie Amouré ». Ils sont deux dans cette affaire-là, trois plutôt, si l’on compte leur roulotte en planches. Elle était classique, traditionnelle, et faisait penser à toutes les roulottes de voleurs de poules d’europe centrale. Mais à l’intérieur, c’était tout plein de pénombre et d’étrangetés, de grigris et d’amulettes, de têtes empaillées et de fontaines maléfiques. L’encens des diableries s’y mêlait aux odeurs de cierges bénis. Au centre, sur un guéridon bancal, on apercevait dans la lueur un tarot très ancien. On n’était pas vraiment à l’aise à l’aise lorsque la belle sorcière nous invitait (ou nous envoûtait !) à y pénétrer. Là, on subissait, on ne contrôlait plus grand-chose, on était transmuté dans d’autres mondes, quasiment, comme subjugué par quelques saints prometteurs. Après d’incompréhensibles cabalisties et d’interminables incantentions, l’Irma d’office vous assenait net la vérité de votre avenir ; une carte qui se retournait, et tu te voyais promis au trépas, une combinaison de deux, et tu te retrouvais illico transis d’amour pour quelqu’inaccessible aimée, à jamais.

     Dehors, devant la roulotte, son mari Miguel (le gars dont je parlais plus haut, si, vous savez, la vieille cigogne braillarde), le Miguel pendant ce temps nous racontait comment il leur avait fallu cinq rencontres pour se rencontrer, lui et sa belle chérie. Il était tout à coup magicien, celui des mots, artiste de toutes ses mains, il pouvait même jouer de la guitare avec ses pinceaux. Ce bonhomme-là, c’est une sorte d’Indiana Jones de bastringue certes, mais qui sait tellement bien embarquer les histoires qu’il nous raconte, tellement bien qu’on a l’impression de se les raconter soi-même. Peut-être aussi parce que chacun de nous rêvait-il inconsciemment de se la marier à soi, la belle et pyrotechnique cartomancienne, avec tout le cérémonial des prêtres et des druides qui vous scèlent des pactes pour les éternités, au fond des forêts moyenâgeuses. Mais pour leur bonheur à eux, c’est lui qui l’a eue, et c’est elle qui l’a pris. Désormais ils se tiennent le cœur par la main, parce que c’est la vie, et que la vie souvent fait très bien les choses. C’était mignon de les voir ainsi s’aimer, ces deux-là, et ça faisait s’aimer soi-même un peu plus, de les voir s’aimer ainsi. De lui, je conserverai à jamais le souvenir amusé d’un rocambole coquin et d’une truculence émerveillée. D’elle, j’emporte à jamais dans mon cœur l’image irréelle d’un cercle de feu tournant autour d’un corps d’ombre, de chair et de lumière.

     C’était une nuit, dans un hangar éclaboussé de soleil, une nuit de février 1908, tout au bout d’un terrain vague, au centre de l’univers. C’est bien ça, c’est encore cette éternelle histoire de l’existence de la Vie, que le Cirque Eclair nous a racontée, avec sa fête foraine, l’histoire magique des gigognes qui se contiennent. Ecoutez : dans l’univers gigantesque il y avait une nuit immense. Dans cette nuit immense il y avait un grand hangar. Dans ce hangar il y avait une petite roulotte. Dans cette roulotte il y avait un jeu de cartes. Dans ce jeu de cartes il y avait un secret, et dans ce secret enfin il y avait le hasard d’une vie, le signal d’une aventure. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais souvent, quand on examine l’intérieur des choses et des êtres, on ne sait plus bien où se trouvent le grand et le petit, on ne distingue plus le détail du gigantesque, on oublie de séparer le factuel du général. C’est ce phénomène, me semble-t-il, qui relie l’intérieur de chaque âme à la grande histoire commune.

     Il faudrait bien des nuits noires comme celle-ci pour pouvoir discerner quelques lueurs. Il faudrait bien des rassemblements de cette densité émotionnelle pour pouvoir oublier l’effrayante condition de la solitude des hommes. C’est en additionnant le jeu à la candeur, le rire à l’innocence et la joie à l’enthousiasme que l’enfant, que le poète ou que le clown, parvient à créer le juste contrepoids du drame, et il faut bien toutes les ivresses du monde pour ignorer un instant l’imminence des fatalités. Hâtez-vous, mes chers clowns, de m’indiquer le chemin de cet oubli. Pressez-vous, âmes rêveuses, de m’apprendre la voie des amnésies salutaires. Cirques du monde, claironnez votre science aux oreilles des hommes. Funambules, surplombez nos misères. Chanteurs, assourdissez les villes. Illusions, habillez nos cœurs. Amitié, devient notre intention. Il y a toujours urgence à être vivant. Mais voilà, inexorablement le week-end s’achève. La nuit a repris ses droits. Le chapiteau a éteint ses lumières. Le silence s’est fait.

     Tandis que je m’éloignais pour reprendre ma route, je n’entendais plus dans le grand hangar silencieux que la voix d’un Peuth qui cherchait la clé de 12, ou celle encore plus triste d’une Marianne qui demandait qu’on lui approche la grande échelle. Les dévisseuses électriques criaient, on avait déjà descendu les guilandes. Quelques gamins, au milieu des chaises renversées, furetaient le sol et les recoins dans l’espoir d’y trouver un jton perdu, ou peut-être une pièce, ou un jouet oublié dans les confétis. Une dernière petite étincelle de fête quoi ! Par petits groupes, on évoquait un souvenir, encore joyeux mais déjà nostalgique. On se racontait des scènes qui avaient échappé à certains. On avait tous tout vu, tous tout vécu, mais plein de choses pourtant étaient passées inaperçues à beaucoup. Avait-on tous bien vécu le même instant ? Oui, bien-sûr, peut-être. Je ne crois pas. Pendant ce temps, pendant que le Bert continuait de simuler l’entorse de cheville afin de se soustraire également au démontage, les anciens comptaient la recette, entre les piles de pièces et les verres de bière tiède. On n’attendit pas longtemps pour apprendre qu’ils avaient fait du bénéf, avec leur fête foraine, les gars du Cirque Eclair. Ils furent légitimement fiers d’eux lorsque Calou lança : « On n’est pas loin des milles euros, les gars ! ». Et en ne faisant quasiment rien payer à leurs visiteurs. Chapeau ! Il avait même plu, dans l’après-midi du dimanche, des pluies de jtons sur le gagnant de la queue de Mickey. C’est un peu pour ça aussi que je les aime autant, ceux du Cirque Eclair ; c’est parce qu’ils savent depuis longtemps que c’est en donnant que l’on s’enrichit de la véritable valeur. Tout simplement, ils savent démonnayer la vie, et lui redonner son visage de lumière.

     Tout à ces pensées, j’arrivais sur les quais de Garonne. Je tournais à droite, en direction du pont d’Aquitaine qui me conduira chez moi, à Mérignac. Je songeais également à ce qu’avait pu emporter dans sa mémoire chacune des quelques six cents personnes qui avaient fréquenté la fête. Je supposais bien-sûr mille choses : la satisfaction des parents d’avoir vu leurs marmots passer une super après-midi, eux une belle soirée, la nostalgie des plus anciens d’avoir peut-être un peu revécu quelques heures de leurs vingt ans, l’excitation encore vive d’avoir d’un coup chamboulé toutes les boîtes de Boris et ses frangines. Il y avait sûrement plein de mouvements et de couleurs dans toutes ces cervelles, ce dimanche soir-là, plein d’images fugaces et plein de souvenirs précis. Un reste de vibrations qui n’en finit pas de perdurer, une persistance de sensations qui ne veut pas disparaître. Un enrichissement incalculable en tous cas, avec aggios de regards et intérêts de rires. C’est exactement ce à quoi je pensais, en coupant par les petites rues de Bruges, je pensais au grand Cirque Eclair.

     Je vous salue, mes chers amis, et vous embrasse tous, sans oublier les toutes. A très bientôt. Peut-être viendrais-je vous faire un petit coucou, ce mois d’avril, si mes pas venaient à passer vers les régions de Lestiac. On m’a dit que vous vous apprêtiez à y donner, avec votre façon, un autre instant d’éternité !

                                                                                   Benoît De Mérignac

Last modified ven 07-nov-2008 10:20
 

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